Blog d'Etienne Farron, auteur, écrivain, et quelques autres idées…

M comme Mallorca – le retour

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16 septembre 2025. Palma de Mallorca. Plaça d’Espanya. Ou plutôt juste à côté, sur un trottoir. Je suis dans la file d’attente avant de prendre un billet pour le ferrocarril de Sóller, bien décidé à, cette fois, prendre le « train en bois pittoresque » de 1912 dont je parle dans mon livre M comme Mallorca.

Tout est touristique, ici. Bâtiment en pierre de taille, portails monumentaux mêlant fonte et bronze, hauts plafonds, végétation abondante et soignée juste ce qu’il faut pour conserver une certaine authenticité. Instagrammable, mais pas trop.

La foule est calme, dense, polyglotte. Il fait chaud, des odeurs diverses traversent l’atmosphère à peine venteux. Des personnes âgées se font des politesses devant les bancs bondés de la salle d’attente. Mais là je suis encore dehors, dans l’alignement parfait et poli des voyageurs qui, attendant leur tour comme moi, tendent le cou vers l’écran affichant le nombre de places restantes. Selon toute vraisemblance, je devrais obtenir une place ; le décompte est plus lent que l’avancement de la file, sans doute parce que la plupart des voyageurs ont pris leur billet sur le net.

Derrière moi, une conversation en anglais me parvient. Ceux qui parlent et moi partageons le même souci et, je crois, la même intuition quant à nos chances d’embarquement. Il y a des bruits de fermetures éclair sur des sacs à dos, des pshitt sortant de bouteilles d’eau un peu trop secouées, et des rires agrémentés de petits gros mots. C’est bon enfant, je me plais de vivre ces instants, c’est Mallorca sans la pression de l’écrivain qui cherche à témoigner. C’est la Mallorca que je peux observer, juste observer.

Voilà que, de derrière, quelqu’un m’aborde, une jeune femme – 30 ans peut-être ? – et qui me demande en anglais (avec un accent italien) quel train je prends et s’il sera possible de prendre le train de 10h50. Dans notre discussion, nous constatons qu’en effet, le train de 10h50 est complet et que nous devrons prendre le suivant, celui de 12h15. Elle est ennuyée car elle a un rendez-vous en fin de journée. « Tu es seule ? » « Oui ». « Moi aussi ». « Camilla », « Etienne ». Nous décidons de faire le trajet ensemble.

Elle reviendra avec le train de 14h00. Sa visite sera courte. Je lui préfère celui de 17h15. J’ai envie de revoir Sóller. Elle a rendez-vous ce soir avec sa cousine. Nous parlons un anglais approximatif.  « Where’re you from ? »  « Grosseto, Toscana ».

– Ah, je connais un peu Piombino (ville industrielle sur la côete toscane, en face de l’île d’Elbe).

– C’est de là que je viens.

Voilà l’île d’Elbe qui me revient en mémoire. Celle où j’ai ri, pleuré, couru, creusé un trou dans le sable, avec un berger allemand, rêvé dans la montagne en regardant la mer… « Il y a longtemps ? ». j’ai hésité avant de répondre un peu évasif. « Quelques années ». Une fois le billet en poche, je propose d’aller patienter devant un café sur la Plaça d’Espanya.

-Pas aussi bien que Mallorca, dis-je dans une conclusion maladroite.

Elle ne relève pas. Nous marchons trop loin, et nous faisons demi-tour (et moi qui passais pour un connaisseur du coin…) Finalement, on s’arrête devant un petit café self-service.  Sur la place, deux chaises au bout d’une table encore encombrée nous sont désignées par une des vendeuses qui, depuis son comptoir, gesticule en souriant. On s’assied. Je poursuis avec l’ILVA, cette aciérie ultrapolluante de Piombino, une des plus grandes d’Europe, et les condamnations de ses dirigeants. Et la pièce de théâtre ILVA qui la prend pour cadre. Je m’enfonce.

Elle décide d’aller chercher des croissants pour accompagner notre café. A son retour, elle change radicalement de sujet. Parlons de l’art ! A Sóller, il y a des Miró. Et moi :  J’ai écrit un bouquin ! Euh oui, je suis écrivain. Entre autres choses. Mon dernier c’est M comme Mallorca. Et j’y parle de cette place.

Elle me demande « How does it work for you to write ? » J’explique : l’idée me submerge et j’écris 2 ou 3 pages d’un coup et je ne change rien. Bon, j’essaie de le dire en anglais, alors mon explication est bien moins grandiloquente : j’ai une idée, j’écris, l’idée se mélange, se perd, s’avère fragile… et je recommence en suant grave. Ça va si le texte est court, mais pour mon futur roman, plutôt long, je n’y arrive pas. Trop long, trop lourd, trop gros pour mes capacités cognitives. Nous rions !

Il est presque l’heure de notre départ, nous retournons à la gare. Pas besoin cette fois de passer par la salle d’attente, nous arrivons directement sur le quai. Les wagons en bois laqués sont magnifiques. Le chef de gare nous fait signe : inutile d’aller plus loin, il ne reste de la place que dans le dernier wagon. Ok, nous montons, suivons le couloir entre les deux rangées de sièges tous orientés dans le sens de la marche et nous asseyons à l’arrière. Devant nous apparaît alors un spectaculaire parterre de cheveux blancs sur des épaules plus ou moins voutées. Nous nous regardons en réprimant difficilement un fou rire : nous sommes les plus jeunes ! Après quelques plaisanteries sur les voyages organisés pour les retraités, je dois lui avouer mon âge. Elle peine à me croire (toutefois, je pense être un des plus jeunes passagers à ce moment-là ! Je ne le lui ai pas dit – peut-être le lira-t-elle ici – mais je me suis laissé aller en pensée dans la peau de King Charles ! N’étais-je pas en effet en compagnie de Camilla ?)

A l’heure dite, le convoi s’ébranle comme dans un bruitage de western. Notre parterre de têtes blanches oscille tel un champ floconneux sous les effets du passage des premiers aiguillages. Des épaules se touchent, des mains trouvent réconfort sur le bras bronzé d’un conjoint souriant. Aveugle au tracé et aux obstacles à franchir, on dirait que tout ce monde savoure attentivement cette douce mobilisation des sens. Ce train est lent, il est d’un autre âge, il a quelque chose d’hypnotique.

La campagne est sèche. Il fait chaud. Quand le train avance, ça va un peu mieux. On ouvre les fenêtres, cherchant le courant d’air optimal en bonne collaboration avec son voisin de derrière. Et quand il s’arrête, ce qui est fréquent devant les quelques petites gares qui jouxtent le parcours, mais aussi pour d’obscures raisons en pleine campagne, ce sont les parfums des vieilles dames qui remontent ! Nous rions de cela sans nous dire pourquoi.

Et puis le rythme des bogies, le glissement des fenêtres qu’on actionne, la porte qui se ferme sur la plate-forme ouverte en bout de wagon, les cris d’enfants-explorateurs surgissant de plus loin vers l’avant du convoi, ce cheval qui hennit à quelques mètres des voies, et tout un cortège d’évènements poursuivent la construction d’une sorte de rêve éveillé.

Camilla se lève. Elle veut se diriger vers la passerelle qui permet l’accès à l’avant du train. Elle me demande si c’est autorisé, je lui réponds d’un haussement d’épaule en lui montrant une plaquette contre la paroi sur laquelle on peut lire : « Prohibito asomarsa al exterior ».  Elle revient s’assoir. Je suis un peu étonné. Le contrôleur arrive à notre hauteur et poinçonne les deux billets en même temps.

(A Suivre)

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