Il y a dix ans, en 2015, la France était lourdement secouée par une série d’attentats. S’en était suivi diverses manifestations, et forcément dans un tel contexte, diverses récupérations. J’avais écrit à cette époque une nouvelle : l’histoire d’une fidèle lectrice de Charlie Hebdo qui se fait malmener par le mouvement sociétal de grande ampleur alors en marche. Depuis, tout s’est bien tassé, si on peut dire. Personne ou presque ne prend position alors que les idées politiques les plus courtes entraînent les systèmes gouvernementaux vers des pratiques fort éloignées de la démocratie et des valeurs humanistes les plus élémentaires. Faut-il rappeler que la démocratie ne s’use que si l’on ne s’en sert pas ?
Charlie et Lulu
Chaque semaine, Lulu se rendait chez le marchand de
journaux pour acheter « son » Charlie Hebdo. À part son
petit boulot à l’usine de boîtes de conserve, c’était en gros
sa seule sortie. Et sa seule lecture. Elle aimait les dessins, ça
la faisait rire. Elle lisait parfois les articles, parfois seulement
les titres… La marche du grand monde lui était lointaine.
Elle se rappelait encore le jour où elle s’était rendu
compte qu’il y avait deux numéros de Charlie dans le tour-
niquet. Voyant son air interloqué, le marchand l’avait in-
formée que Mme Riquaquin devait être malade, il allait
mettre son journal de côté. « Tiens, avait pensé Lulu, il n’y a
pas que moi qui lis Charlie dans mon bled… » Elle ne con-
naissait absolument pas Mme Riquaquin, mais, grâce à elle,
elle s’était sentie intégrée dans une petite communauté de
lecteurs, et elle avait imaginé d’autres microcommunautés
de lecteurs comme elle dans tous les petits bleds loin, loin à
la ronde… Avec des hommes à chapeau, des femmes en
vison, des garagistes sur 4L, des fumeurs à canon, des pois-
sonniers moustachus… Bref, elle en avait été simplement
heureuse.
Et puis un jour, patatras ! Il y eut l’attentat, la télé et la
radio qui gueulaient, et Lulu qui pleurait. Ses potes sur pa-
pier, ceux qui entraient chez elle par l’humour et la ten-
dresse, étaient morts. Le lendemain, elle eut toutes les
peines du monde à se lever et à aller à son travail. À l’usine
de boîtes, ses collègues continuaient leur boulot, comme si
de rien n’était. Il est vrai qu’ils ne lui causaient pas beau-
coup, alors de là à la consoler… « Des crétins », pensa-t-elle.
Le soir, ce fut à nouveau la déferlante d’infos. Lulu resta scotchée jusqu’à pas d’heure devant la télé. Entre deux détails sordides, elle comprit que Charlie Hebdo n’était, par l’importance de son tirage, qu’un « petit » journal qui se débattait avec des problèmes financiers. Elle comprit aussi qu’elle allait devoir jouer des coudes et, tôt le lendemain matin, elle se rendit chez le marchand pour réserver son exemplaire. « Vous faites bien de venir, Madame Lulu, vous êtes bien la cinquième personne qui me demande ça aujourd’hui. Mais je ne peux rien vous garantir. Je vais faire
mon possible. » Lulu sentait une crainte monter en elle. Elle
se voyait devoir défendre sa place dans une file d’attente
remplie d’inconnus plus grands qu’elle et exigeant SON
journal, celui de Lulu la fidèle lectrice.
Le mercredi suivant, il y avait file d’attente devant le
marchand de journaux. Elle prit son mal en patience sur le
trottoir. Les gens, finalement, étaient plutôt charmants et
l’ambiance, bon enfant. Mais soudain on entendit
Mme Nénette, la femme du marchand, crier de l’intérieur :
« Il n’y a plus de Charlie Hebdo, revenez demain ! » « Quoi ?
Plus de Charlie Hebdo ? », pensa Lulu, un peu bouleversée.
La foule se dispersant, elle entra et demanda au marchand
son exemplaire qu’elle avait dûment réservé. Le marchand
se sentit mal à l’aise. « Désolé, Madame Lulu, mais j’en ai
plus. Je pensais que vous viendriez ce soir, comme
d’habitude. Et d’ici là j’espère être livré à nouveau… » Le
soir, rebelote. Plus de numéro pour Lulu. Mais le marchand
lui expliqua qu’on pouvait le télécharger sur internet. « Belle
jambe, je n’ai pas d’ordinateur… », pensa tristement Lulu.
Pour la deuxième fois de sa pauvre existence, Lulu se
sentit vide, abandonnée. Sans répondre, elle reprit le chemin de sa maison. Elle avait perdu son journal pas comme les autres, elle qui n’était justement pas comme les autres.
Pas comme les trois ou quatre millions d’autres lecteurs…

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