Blog d'Etienne Farron, auteur, écrivain, et quelques autres idées…

Nouvelle : La Marche du Monde.

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Nouvelle présentée au Prix de l’Ailleurs 2024, prix littéraire 100% SF de Suisse romande, ayant pour thème cette années les « Entités ».

La Marche du Monde
Nous nous sommes rendus avec Miles dans un festival artistique en Italie. Une rockeuse suisse Sophia H.(une quasi-inconnue sauf pour Miles et moi), s’y produisait.
Nous étions sur un ensemble de petites îles entourées d’un anneau de verdure. Des maisons aux toits ocre s’y entrelaçaient, laissant entre elles des ruelles ombragées au bout desquelles une place biscornue offrait un dégagement éphémère aux promeneurs. Les spectacles se déroulaient dans divers endroits ; des jardins de villas cossues aménagés pour la circonstance ou des perrons étroits et pittoresques. Ici, un quatuor à corde jouait au bord d’une piscine, avec le vent qui perturbait à la fois le son, les coiffures soignées et l’ordre des pages des partitions. Là, un chanteur d’opéra occupait le porche avancé d’une petite église. Nous déambulions sans but, picorant des bribes de spectacles comme si on zappait devant sa télé.
Comme chaque fois que je suis avec Miles, il me vient de drôles de question à l’esprit. Rien que pour ça je l’adore. Il restera à jamais « mon Miles ».
Et là, j’y allais ! : « Cherchions-nous à nous montrer ou à nous cacher ? » C’est vrai, nous marchions, portant des chapeaux de paille et des chemises blanches, nous excusant parfois de cacher la vue à un autre spectateur. « L’artiste qui se produit perturbe la marche du Monde ; le spectateur aussi ? Si l’artiste se montre, ne suis-je pas moi-même artiste en me montrant ? L’artiste cherche à se montrer, mais s’il cherche l’inspiration, ne devrait-il pas plutôt se cacher pour ne pas perturber la marche du Monde se déroulant autour de lui ? Car perturber la marche du Monde, c’est en produire une version aliénée, au moins partiellement, qui se reporte sur son inspiration. Si on perturbe ou si on influence le processus de création, n’est-on pas nous-même créateur, donc artiste ? »
D’un index zigzaguant comme un serpent au bout de son long bras, Miles me faisait signe de noter. Et pendant que je griffonnais sur mon calepin, d’autres questions m’envahissaient. « Un artiste qui se rend au spectacle d’un autre artiste est-il déjà dans un processus de création ? Un spectateur influence-t-il la pièce de théâtre qui se joue devant lui ? Ou le concert auquel il assiste ? Le quatrième prélude de Chopin en mi mineur est-il identique s’il se joue devant une ou mille personnes ? La Joconde au Louvre a-t-elle une aura différente en fonction de si j’y suis ou pas ? (mais comment pourrais-je le savoir si, justement je n’y suis pas…) »
Miles riait et riait de mes interrogations (indice : je le voyais affiner nerveusement les pointes de sa moustache, signe de sa parfaite sincérité !), j’en étais heureux et nos mains se serrèrent encore plus fort quand nous nous sommes retrouvés dans un salon « Renaissance » pour LA performance de Sophia H.. Quelques chaises aménageaient un espace pour les spectateurs, et un bureau, avec tout un tas d’objets, faisait office de scène, genre théâtre contemporain (j’adore !). Il y avait là aussi un piano, une ou deux guitares… Nous nous assîmes au premier rang, un peu en biais afin de ne pas toucher le bureau avec nos genoux.
Sophia H. entra dans la salle, regardant fixement devant elle, sans autres bruits que le craquement contenu du parquet sous ses pas. Elle portait une salopette foncée trop grande pour elle et avait emballé ses dreads dans un énorme turban beige qui semblait prolonger plus loin vers le haut son immense front. Comme Miles et beaucoup d’autres spectateurs, elle portait aussi le fameux accessoire de mode qu’elle venait de lancer : des lunettes d’aviateur et ses verres fumés cachant ses deux autres yeux temporaux. Impossible à porter pour un humain !
Elle s’assit derrière le bureau et commença sa prestation. Elle construisait une sorte de cadre rectangulaire avec des morceaux de bois, qu’elle tentait avec une véhémence feinte pour les besoins du spectacle de fixer avec un gros élastique noir. Durant cette opération, elle chantait a capella, ponctuant parfois le rythme d’un coup du plat d’une de ses quatre mains sur le bureau. C’était magnifique. Pour moi, nous assistions à cette phase du processus propre à la création artistique durant laquelle on chemine uniquement guidé par son instinct, avec comme boussole le plaisir et la curiosité.
Comme souvent quand on est seul, on se dégage de tout contrôle de son comportement social. Hors de tout regard, le créateur peut ainsi rencontrer son intimité la plus profonde. Il n’est plus tenu par le cadre du bien-pensant, de l’image sociale, il n’a pas de réputation à défendre. Il peut librement tester tout et son contraire s’il le désire. Il n’a pas besoin de but. Il peut aller sur ce sentier et en revenir, flairer ici ou là, s’arrêter ou courir. Écrire et puis brûler. Boire et puis recracher. L’artiste pourrait vomir, puer, jurer, se soûler, roter, injurier que personne n’en serait le témoin. Il n’a pas de compte à rendre, il est libre ! Et préparer une prestation, un texte, une peinture ou toute œuvre artistique démarre dans ce petit havre protégé qu’offre la solitude. Ce n’est qu’ensuite, en rencontrant son agent, son éditeur, son public que la réalité sociale le rattrape. La critique commence et il faut arrondir, polir, corriger, rendre acceptable la performance pour son public. Entrer dans le moule. Et c’est ainsi que le lien entre l’œuvre et son public devient partie intégrante de l’œuvre.
De ce point de vue, la performance de Sophia H. nous donnait l’illusion parfaite d’une œuvre en construction. Pourtant nous étions bien là, mais nous ne nous rendions pas compte d’être partie prenante de son spectacle. C’était préparé. Adorablement préparé. Et j’étais donc, par ma présence, aussi un artiste. Je me sentais agréablement transporté par un sentiment étrange, comme une émancipation.
Je ne sais pas pourquoi, mais voir ce cadre récalcitrant dans les mains de Sophia H. me fit repenser à ma rencontre avec Miles, lors de la Grande Eclipse. Tout a commencé là. Durant ces quelques difficiles années, il a été avec moi. Il m’a en quelque sorte secouru. Je dirais même qu’il m’a choisi. Il m’expliqua que je devais oublier mon passé, que nous allions nous compléter, vivre ensemble et être liés « comme les doigts de la main ». Nous devions nous apprivoiser, apprendre à être utiles l’un à l’autre. Durant les mois que nous avons passés confinés dans de vastes souterrains, il venait souvent me voir pour me révéler longuement la marche du Monde, qui il était, qui étaient ceux que nous appelions « les quatre-mains », ou parfois « les quatre-yeux », et ce que nous allions faire ensemble. Puis, un beau jour ensoleillé, nous sommes sortis à l’air libre, main dans la main, tellement heureux. Nous étions des milliers et le Monde se réorganisait, et Miles est devenu un grand journaliste et un écrivain un peu fantasque. Il disait toujours à la cantonade « je suis un écrivain à 6 mains » comme si quatre de toute évidence ne lui suffisaient pas ! Il déclenchait les rires.
Je savais pourquoi il disait cela : cela m’était adressé, car c’est moi qui écris pour lui. Il est mon maître.
J’eus la vision furtive d’un moule – une sorte de boîte de sardines - dans lequel j’étais couché.
Ensuite le spectacle me transporta encore plus loin dans une sorte d’envoûtement. Je regardai par la fenêtre et vit un bac à fleurs accroché au balcon d’une maison voisine bouger comme une affichette dans le vent. Nous croyant seuls (je vous dis ça, mais peut-être ai-je cru ne plus appartenir au monde réel ?) je me levai, pris une guitare et m’assis à côté du bureau/scène. Toujours guidé par cette emprise, je me mis à jouer un accompagnement au chant de Sophia H. Je jouai très doucement, afin que mes fausses notes n’apparaissent pas. Je la regardais, la tête baissée sur son ouvrage, chantant, tapant, vociférant doucement, déplaçant une forme de bois dans un angle pour tenter de caler le tout… J’imaginais son œil temporal me contempler avec bienveillance derrière son verre fumé. Puis je regardais mes doigts sur la guitare, hésitants, tentant une note à peine audible pour ensuite, si elle était juste, la jouer plus fort au bon moment. J’en étais à ne plus savoir si j’accompagnais le spectacle ou si j’apprenais à jouer de cet instrument.
Après, je ne me souviens plus. Le spectacle prit fin, et nous n’étions plus que trois, Sophia H., Miles et moi. Les chaises derrière nous étaient en désordre. La porte du salon était ouverte. Quelques mots nous parvenaient du couloir. Je compris qu’elle avait salué tout le monde. Nous devions être les derniers. Elle me dit, avec sa pointe d’accent suisse-alémanique : « tu as merveilleusement bien joué ». J’en fus surpris, j’avais l’impression d’avoir aligné les trois mêmes notes dans une sorte de litanie rêveuse… A nouveau je me sentais transporté par ce sentiment étrange. Je crois pouvoir dire que j’accédais à un monde nouveau pour moi.
« Je viens de Wasser-Morcote, la grande île plus au nord, nous dit-elle. C’est vraiment la merde là-bas, les terrains sont tellement instables. Je travaille avec des enfants extraterrestres. Certains ont des problèmes. Je fais « beaucoup des bricolages » et j’aime ça. Je fais aussi de la peinture et de l’art plastique. Et j’écris beaucoup, beaucoup, beaucoup. J’ai au moins, pfouuu ! – elle regarda au plafond, puis désignant l’espace vertical le plus grand qu’elle pouvait créer avec ses deux bras les plus longs – comme ça d’épaisseur d’écriture, de romans, de chants, tout dans des cahiers, mais c’est non publié et je ne sais pas si je publierai un jour… » Miles tirait les pointes de sa moustache avec frénésie. Elle rit (dévoilant ses trois dents linguales et le petit Swarovski collé sur celle du milieu) et nous partîmes.
C’était presque 6 heures du matin quand je me suis réveillé dans notre petite pension. Il faisait encore nuit. J’étais entre deux eaux. Je pensais à ce village, était-il italien ? Méditerranéen ? (Ce mot qui fait référence au monde d’avant, j’aime le prononcer). Je me souvins de la météo. Belle et venteuse hier, venteuse et grise aujourd’hui selon les infos qui grésillaient de mon radio réveil. Je me souvins de Miles, avec sa moustache noire, sa taille filiforme et sa propension à engager la conversation avec les gens importants ! Puis je réalisais avoir dormi seul. Je m’étais, je crois bien, couché avec lui. Le souvenir de ma piètre prestation à la guitare, et puis les tournées de champagne dans un petit restaurant bondé et joyeux avaient précédé mon sommeil. Évidemment, je n’avais pas rêvé, et j’aurais aimé attendre encore que la honte et l’alcool se dissipent. Je n’avais pas rêvé et Miles avait un article à fournir avant midi pour la rubrique culturelle. Et il serait excellent malgré mon mal de tête.
Dès lors je me levai et m’habillai sans passer par la salle de bain. (Pas le temps, ma mémoire s’apparentant à une passoire, il fallait au plus vite poser tout ça par écrit). Mes habits sentaient la fumée de la veille et avaient pour certains un aspect cartonné (qu’avais-je renversé dessus ? C’était certain, je n’allais pas sortir comme ça aujourd’hui). Après avoir allumé l’ordinateur, je me fis un café et bu un jus d’orange. J’étais prêt. Sur un premier document, je posai des idées en vrac, bien décidé à raccommoder tout ça par la suite. Je reniflai bruyamment, n’ayant qu’un paquet de mouchoirs vide sur mon bureau. Et si mes voisins ne risquaient de m’entendre, je me serais volontiers répandu dans d’autres borborygmes et renâclements sonores… J’ai ouvert un nouveau document et un titre m’est venu : Miles et Sophia H..
Je replongeai dans mon souvenir de cette journée et je trouvai des éléments intéressants : un questionnement un peu loufoque sur les rapports entre l’œuvre, son créateur et l’environnement social. Je vis aussi les trois violonistes, trois femmes habillées en noirs peinant à retenir à la fois leur partition et à remettre de l’ordre dans leurs cheveux sous l’œil d’un pianiste hilare ! Je revis la performance magnifique de Sophia H., je pourrais l’étoffer d’humour. Me vint l’idée d’en faire une bande illustrée en parallèle à l’article. Il me faudrait un illustrateur. On verrait l’ordre parfait des chaises lorsque Miles et moi avons pénétré dans la salle, et cet « ordre désordonné » qu’on reconnaît du premier coup d’œil à une salle qui vient de se vider de ses spectateurs. On verrait les gens dans leur diversité ; certaines élégants et debout, d’autres assis dans l’herbe dans un confort précaire, transpirant sous leurs lunettes d’aviateur. J’allais même plus loin : on verrait le créateur dans son intimité, vivant son processus de création sans tabous, hirsute, débarrassé de sa gangue sociale, au milieu d’un tas de papiers, de vieilles tasses et de cendriers renversés.
Étonnamment, les phrases me sont venues, je les ai posées. Je me suis dit qu’atteindre, disons, trois pages ce serait bien. J’écrivis ce passage (excellent) sur la vie d’artiste et le processus de création. J’ai joué d’un ton décalé et de nouvelles perspectives d’écriture. Je me suis senti fier. Ma Sophia H. allait être celle de ma réalité ! Et Miles aimant l’humour, cela lui plairait. Je glisserais quelques gags pour faire genre, il signerait comme d’habitude presque sans rien dire. Il me ferait confiance comme toujours !
En me relisant, je compris avoir écrit une véritable histoire, avec une trame générale. Je ne me reconnus pas. J’entendais déjà Miles me dire que l’introduction était trop ceci ou trop cela. Me dire de suivre simplement la procédure : l’ensemble (le festival), la prestation (Sophia H.), la conclusion (c’était super, venez l’année prochaine). Point par point. Moi j’avais fait d’abord le rêve, puis le réveil, puis le souvenir.
Inspiration : Sophia H., une quatre-mains.
J’étais un peu inquiet. Il n’allait pas adorer, pourtant j’avais écrit d’une traite et sincèrement. Mais je le répète, je n’avais pas rêvé. Le texte – l’histoire en elle-même – m’était sorti comme ça, comme je l’avais vécu. J’étais libre. Et qu’ai-je dit dans ce texte ? Une réflexion sur le processus de création, Sophia H. et sa prestation. Et mon amour pour mon Miles. Ma vision. Lui attendait autre chose : le genre de texte pour lequel je suis formaté. J’étais mal à l’aise.
Tant pis, j’ai pensé que s’il m’aimait, il aimerait mon travail.
Une dernière relecture et, ouf, voilà la fin de la troisième page. Je me suis recouché, but atteint. C’était bâclé, mais personne ne me regardait. Personne ne me jugeait. Même moi je ne me suis pas jugé, j’étais juste un peu inquiet. J’ai écrit comme ça parce que j’étais libre et que cela me semblait beau. Comme on se cuisine une tarte avec les vieilles pommes du jardin parce que cela est bon. Oui, mais pas tous les jours. Ça ferait trop. Ou on n’oserait les servir à des connaissances par peur de leur jugement. Les « quatre-mains » le peuvent. Cette liberté, ils nous l’avaient prise et nous les humains étions heureux.
Quelques heures plus tard, il est arrivé, il portait le parfum de Sophia H. Il se pencha sur mon téléscripteur, parcourut très vite les trois pages, se frotta la moustache et arracha la feuille. Il fouilla dans la poche de sa chemise, en sortit son stylo et signa en bas à gauche.
Avant de partir pour la poste, il se retourna et vit ma tête dirigée dans sa direction. Il me dit : « Tu es juste un humain, ce n’est pas à toi de perturber la marche du Monde. »



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